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L'Avare qui a perdu son trésor L'Usage seulement fait la possession. Je demande à ces gens de qui la passion Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme, Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme. Diogène là-bas est aussi riche qu'eux, Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux. L'homme au trésor caché qu'Esope nous propose, Servira d'exemple à la chose. Ce malheureux attendait Pour jouir de son bien une seconde vie ; Ne possédait pas l'or, mais l'or le possédait. Il avait dans la terre une somme enfouie, Son coeur avec, n'ayant autre déduit Que d'y ruminer jour et nuit, Et rendre sa chevance à lui-même sacrée. Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât, On l'eût pris de bien court, à moins qu'il ne songeât A l'endroit où gisait cette somme enterrée. Il y fit tant de tours qu'un Fossoyeur le vit, Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire. Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid. Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire. Il se tourmente, il se déchire. Un passant lui demande à quel sujet ses cris. C'est mon trésor que l'on m'a pris. - Votre trésor ? où pris ? - Tout joignant cette pierre. - Eh ! sommes-nous en temps de guerre, Pour l'apporter si loin ? N'eussiez-vous pas mieux fait De le laisser chez vous en votre cabinet, Que de le changer de demeure ? Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure. - A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu'à cela ? L'argent vient-il comme il s'en va ? Je n'y touchais jamais. - Dites-moi donc, de grâce, Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant, Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent : Mettez une pierre à la place, Elle vous vaudra tout autant. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Homme entre deux âges, et ses deux Maîtresses Un homme de moyen âge, Et tirant sur le grison, Jugea qu'il était saison De songer au mariage. Il avait du comptant, Et partant De quoi choisir. Toutes voulaient lui plaire ; En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ; Bien adresser n'est pas petite affaire. Deux veuves sur son coeur eurent le plus de part : L'une encor verte, et l'autre un peu bien mûre, Mais qui réparait par son art Ce qu'avait détruit la nature. Ces deux Veuves, en badinant, En riant, en lui faisant fête, L'allaient quelquefois testonnant, C'est-à-dire ajustant sa tête. La Vieille à tous moments de sa part emportait Un peu du poil noir qui restait, Afin que son amant en fût plus à sa guise. La Jeune saccageait les poils blancs à son tour. Toutes deux firent tant, que notre tête grise Demeura sans cheveux, et se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles, Qui m'avez si bien tondu ; J'ai plus gagné que perdu : Car d'Hymen point de nouvelles. Celle que je prendrais voudrait qu'à sa façon Je vécusse, et non à la mienne. Il n'est tête chauve qui tienne, Je vous suis obligé, Belles, de la leçon. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ Ne t'attends qu'à toi seul, c'est un commun Proverbe. Voici comme Esope le mit En crédit. Les Alouettes font leur nid Dans les blés, quand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans le monde : Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les Forêts, Alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un Printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la Nature, et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte ; le tout alla du mieux qu'il put. Les blés d'alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l'Alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet et faire sentinelle. Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils (comme il viendra), dit-elle, Ecoutez bien ; selon ce qu'il dira, Chacun de nous décampera. Sitôt que l'Alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son fils. Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. Notre Alouette de retour Trouve en alarme sa couvée. L'un commence : Il a dit que l'Aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider... - S'il n'a dit que cela, repartit l'Alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite ; Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive ; et d'amis point du tout. L'Alouette à l'essor, le Maître s'en vient faire Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire. Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux à servir ainsi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. L'épouvante est au nid plus forte que jamais. Il a dit ses parents, mère, c'est à cette heure... - Non, mes enfants dormez en paix ; Ne bougeons de notre demeure. L'Alouette eut raison, car personne ne vint. Pour la troisième fois le Maître se souvint De visiter ses blés. Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils ; et savez-vous Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille : C'est là notre plus court, et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. Dès lors que ce dessein fut su de l'Alouette : C'est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfants. Et les petits, en même temps, Voletants, se culebutants, Délogèrent tous sans trompette. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Homme et la Couleuvre Un Homme vit une Couleuvre. Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une oeuvre Agréable à tout l'univers. A ces mots, l'animal pervers (C'est le serpent que je veux dire Et non l'homme : on pourrait aisément s'y tromper), A ces mots, le serpent, se laissant attraper, Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire, On résolut sa mort, fût-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison, L'autre lui fit cette harangue : Symbole des ingrats, être bon aux méchants, C'est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le Serpent, en sa langue, Reprit du mieux qu'il put : S'il fallait condamner Tous les ingrats qui sont au monde, A qui pourrait-on pardonner ? Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi. Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ; Selon ces lois, condamne-moi ; Mais trouve bon qu'avec franchise En mourant au moins je te dise Que le symbole des ingrats Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas. Enfin il repartit : Tes raisons sont frivoles : Je pourrais décider, car ce droit m'appartient ; Mais rapportons-nous-en. - Soit fait, dit le reptile. Une Vache était là, l'on l'appelle, elle vient ; Le cas est proposé ; c'était chose facile : Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler ? La Couleuvre a raison ; pourquoi dissimuler ? Je nourris celui-ci depuis longues années ; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées ; Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines ; Même j'ai rétabli sa santé, que les ans Avaient altérée, et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe ; s'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'homme, tout étonné d'une telle sentence, Dit au Serpent : Faut-il croire ce qu'elle dit ? C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit. Croyons ce Boeuf. - Croyons, dit la rampante bête. Ainsi dit, ainsi fait. Le Boeuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête, Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ; Que cette suite de travaux Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux, On croyait l'honorer chaque fois que les hommes Achetaient de son sang l'indulgence des Dieux. Ainsi parla le Boeuf. L'Homme dit : Faisons taire Cet ennuyeux déclamateur ; Il cherche de grands mots, et vient ici se faire, Au lieu d'arbitre, accusateur. Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ; Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs. L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire ; Il courbait sous les fruits ; cependant pour salaire Un rustre l'abattait, c'était là son loyer, Quoique pendant tout l'an libéral il nous donne Ou des fleurs au Printemps, ou du fruit en Automne ; L'ombre l'Eté, l'Hiver les plaisirs du foyer. Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ? De son tempérament il eût encor vécu. L'Homme trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, Voulut à toute force avoir cause gagnée. Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là. Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs, tant qu'il tua la bête. On en use ainsi chez les grands. La raison les offense ; ils se mettent en tête Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens, Et serpents. Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot. - J'en conviens. Mais que faut-il donc faire ? - Parler de loin, ou bien se taire. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Amour et la Folie Tout est mystère dans l'Amour, Ses flèches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance. Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour Que d'épuiser cette Science. Je ne prétends donc point tout expliquer ici. Mon but est seulement de dire, à ma manière, Comment l'Aveugle que voici (C'est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière ; Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ; J'en fais juge un Amant, et ne décide rien. La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble. Celui-ci n'était pas encor privé des yeux. Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble Là-dessus le Conseil des Dieux. L'autre n'eut pas la patience ; Elle lui donne un coup si furieux, Qu'il en perd la clarté des Cieux. Vénus en demande vengeance. Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris : Les Dieux en furent étourdis, Et Jupiter, et Némésis, Et les Juges d'Enfer, enfin toute la bande. Elle représenta l'énormité du cas. Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas : Nulle peine n'était pour ce crime assez grande. Le dommage devait être aussi réparé. Quand on eut bien considéré L'intérêt du Public, celui de la Partie, Le résultat enfin de la suprême Cour Fut de condamner la Folie A servir de guide à l'Amour. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Homme qui court après la Fortune et l'Homme qui l'attend Qui ne court après la Fortune ? Je voudrais être en lieu d'où je pusse aisément Contempler la foule importune De ceux qui cherchent vainement Cette fille du sort de Royaume en Royaume, Fidèles courtisans d'un volage fantôme. Quand ils sont près du bon moment, L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe : Pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous Plus de pitié que de courroux. Cet homme, disent-ils, était planteur de choux, Et le voilà devenu pape : Ne le valons-nous pas ? - Vous valez cent fois mieux ; Mais que vous sert votre mérite ? La Fortune a-t-elle des yeux ? Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte, Le repos, le repos, trésor si précieux Qu'on en faisait jadis le partage des Dieux ? Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse. Ne cherchez point cette Déesse, Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi. Certain couple d'amis en un bourg établi, Possédait quelque bien : l'un soupirait sans cesse Pour la Fortune ; il dit à l'autre un jour : Si nous quittions notre séjour ? Vous savez que nul n'est prophète En son pays : cherchons notre aventure ailleurs. - Cherchez, dit l'autre ami, pour moi je ne souhaite Ni climats ni destins meilleurs. Contentez-vous ; suivez votre humeur inquiète ; Vous reviendrez bientôt. Je fais voeu cependant De dormir en vous attendant. L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare, S'en va par voie et par chemin. Il arriva le lendemain En un lieu que devait la Déesse bizarre Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu c'est la cour. Là donc pour quelque temps il fixe son séjour, Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures Que l'on sait être les meilleures ; Bref, se trouvant à tout, et n'arrivant à rien. Qu'est ceci ? ce dit-il, cherchons ailleurs du bien. La Fortune pourtant habite ces demeures. Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci, Chez celui-là ; d'où vient qu'aussi Je ne puis héberger cette capricieuse ? On me l'avait bien dit, que des gens de ce lieu L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse. Adieu Messieurs de cour ; Messieurs de cour adieu : Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte. La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ; Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer. Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute Armé de diamant, qui tenta cette route, Et le premier osa l'abîme défier. Celui-ci pendant son voyage Tourna les yeux vers son village Plus d'une fois, essuyant les dangers Des pirates, des vents, du calme et des rochers, Ministres de la mort. Avec beaucoup de peines On s'en va la chercher en des rives lointaines, La trouvant assez tôt sans quitter la maison. L'homme arrive au Mogol ; on lui dit qu'au Japon La Fortune pour lors distribuait ses grâces. Il y court ; les mers étaient lasses De le porter ; et tout le fruit Qu'il tira de ses longs voyages, Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : Demeure en ton pays, par la nature instruit. Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme Que le Mogol l'avait été ; Ce qui lui fit conclure en somme, Qu'il avait à grand tort son village quitté. Il renonce aux courses ingrates, Revient en son pays, voit de loin ses pénates, Pleure de joie, et dit : Heureux, qui vit chez soi ; De régler ses désirs faisant tout son emploi. Il ne sait que par ouïr dire Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire, Fortune, qui nous fais passer devant les yeux Des dignités, des biens, que jusqu'au bout du monde On suit, sans que l'effet aux promesses réponde. Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. En raisonnant de cette sorte, Et contre la Fortune ayant pris ce conseil, Il la trouve assise à la porte De son ami plongé dans un profond sommeil. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Ane et le petit Chien Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce : Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse, Ne saurait passer pour galant. Peu de gens, que le Ciel chérit et gratifie, Ont le don d'agréer infus avec la vie. C'est un point qu'il leur faut laisser, Et ne pas ressembler à l'Ane de la Fable, Qui pour se rendre plus aimable Et plus cher à son maître, alla le caresser. "Comment ? disait-il en son âme, Ce Chien, parce qu'il est mignon, Vivra de pair à compagnon Avec Monsieur, avec Madame ; Et j'aurai des coups de bâton ? Que fait-il ? il donne la patte ; Puis aussitôt il est baisé : S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte, Cela n'est pas bien malaisé. " Dans cette admirable pensée, Voyant son Maître en joie, il s'en vient lourdement, Lève une corne toute usée, La lui porte au menton fort amoureusement, Non sans accompagner, pour plus grand ornement, De son chant gracieux cette action hardie. "Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie ! Dit le Maître aussitôt. Holà, Martin bâton! " Martin bâton accourt ; l'Ane change de ton. Ainsi finit la comédie. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Hirondelle et les petits Oiseaux Une Hirondelle en ses voyages Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu Peut avoir beaucoup retenu. Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages, Et devant qu'ils fussent éclos, Les annonçait aux Matelots. Il arriva qu'au temps que le chanvre se sème, Elle vit un manant en couvrir maints sillons. "Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux Oisillons : Je vous plains ; car pour moi, dans ce péril extrême, Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin. Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ? Un jour viendra, qui n'est pas loin, Que ce qu'elle répand sera votre ruine. De là naîtront engins à vous envelopper, Et lacets pour vous attraper, Enfin mainte et mainte machine Qui causera dans la saison Votre mort ou votre prison : Gare la cage ou le chaudron ! C'est pourquoi, leur dit l'Hirondelle, Mangez ce grain; et croyez-moi. " Les Oiseaux se moquèrent d'elle : Ils trouvaient aux champs trop de quoi. Quand la chènevière fut verte, L'Hirondelle leur dit : "Arrachez brin à brin Ce qu'a produit ce maudit grain, Ou soyez sûrs de votre perte. - Prophète de malheur, babillarde, dit-on, Le bel emploi que tu nous donnes ! Il nous faudrait mille personnes Pour éplucher tout ce canton. " La chanvre étant tout à fait crue, L'Hirondelle ajouta : "Ceci ne va pas bien; Mauvaise graine est tôt venue. Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien, Dès que vous verrez que la terre Sera couverte, et qu'à leurs blés Les gens n'étant plus occupés Feront aux oisillons la guerre ; Quand reginglettes et réseaux Attraperont petits Oiseaux, Ne volez plus de place en place, Demeurez au logis, ou changez de climat : Imitez le Canard, la Grue, et la Bécasse. Mais vous n'êtes pas en état De passer, comme nous, les déserts et les ondes, Ni d'aller chercher d'autres mondes ; C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr : C'est de vous renfermer aux trous de quelque mur. " Les Oisillons, las de l'entendre, Se mirent à jaser aussi confusément Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre Ouvrait la bouche seulement. Il en prit aux uns comme aux autres : Maint oisillon se vit esclave retenu. Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres, Et ne croyons le mal que quand il est venu. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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Conseil tenu par les Rats Un Chat, nommé Rodilardus Faisait des Rats telle déconfiture Que l'on n'en voyait presque plus, Tant il en avait mis dedans la sépulture. Le peu qu'il en restait, n'osant quitter son trou, Ne trouvait à manger que le quart de son sou, Et Rodilard passait, chez la gent misérable, Non pour un Chat, mais pour un Diable. Or un jour qu'au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu'il fit avec sa Dame, Le demeurant des Rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l'abord, leur Doyen, personne fort prudente, Opina qu'il fallait, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard ; Qu'ainsi, quand il irait en guerre, De sa marche avertis, ils s'enfuiraient en terre ; Qu'il n'y savait que ce moyen. Chacun fut de l'avis de Monsieur le Doyen, Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d'attacher le grelot. L'un dit : "Je n'y vas point, je ne suis pas si sot"; L'autre : "Je ne saurais."Si bien que sans rien faire On se quitta. J'ai maints Chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus ; Chapitres, non de Rats, mais Chapitres de Moines, Voire chapitres de Chanoines. Ne faut-il que délibérer, La Cour en Conseillers foisonne ; Est-il besoin d'exécuter, L'on ne rencontre plus personne. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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Démocrite et les Abdéritains Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire ! Qu'il me semble profane, injuste, et téméraire ; Mettant de faux milieux entre la chose et lui, Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui ! Le maître d'Epicure en fit l'apprentissage. Son pays le crut fou : Petits esprits ! mais quoi ? Aucun n'est prophète chez soi. Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage. L'erreur alla si loin qu'Abdère députa Vers Hippocrate, et l'invita, Par lettres et par ambassade, A venir rétablir la raison du malade. Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant, Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite. Nous l'estimerions plus s'il était ignorant. Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite : Peut-être même ils sont remplis De Démocrites infinis. Non content de ce songe il y joint les atomes, Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes ; Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas, Il connaît l'univers et ne se connaît pas. Un temps fut qu'il savait accorder les débats ; Maintenant il parle à lui-même. Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens : Cependant il partit : Et voyez, je vous prie, Quelles rencontres dans la vie Le sort cause ; Hippocrate arriva dans le temps Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens Cherchait dans l'homme et dans la bête Quel siège a la raison, soit le coeur, soit la tête. Sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau, Les labyrinthes d'un cerveau L'occupaient. Il avait à ses pieds maint volume, Et ne vit presque pas son ami s'avancer, Attaché selon sa coutume. Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser. Le sage est ménager du temps et des paroles. Ayant donc mis à part les entretiens frivoles, Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit, Ils tombèrent sur la morale. Il n'est pas besoin que j'étale Tout ce que l'un et l'autre dit. Le récit précédent suffit Pour montrer que le peuple est juge récusable. En quel sens est donc véritable Ce que j'ai lu dans certain lieu, Que sa voix est la voix de Dieu ? Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Aigle, la Laie, et la Chatte L'Aigle avait ses petits au haut d'un arbre creux. La Laie au pied, la Chatte entre les deux ; Et sans s'incommoder, moyennant ce partage, Mères et nourrissons faisaient leur tripotage. La Chatte détruisit par sa fourbe l'accord. Elle grimpa chez l'Aigle, et lui dit : Notre mort (Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères) Ne tardera possible guères. Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment Cette maudite Laie, et creuser une mine ? C'est pour déraciner le chêne assurément, Et de nos nourrissons attirer la ruine. L'arbre tombant, ils seront dévorés : Qu'ils s'en tiennent pour assurés. S'il m'en restait un seul, j'adoucirais ma plainte. Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte, La perfide descend tout droit A l'endroit Où la Laie était en gésine. Ma bonne amie et ma voisine, Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis. L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits : Obligez-moi de n'en rien dire : Son courroux tomberait sur moi. Dans cette autre famille ayant semé l'effroi, La Chatte en son trou se retire. L'Aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins De ses petits ; la Laie encore moins : Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins, Ce doit être celui d'éviter la famine. A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine Pour secourir les siens dedans l'occasion : L'Oiseau Royal, en cas de mine, La Laie, en cas d'irruption. La faim détruisit tout : il ne resta personne De la gent Marcassine et de la gent Aiglonne, Qui n'allât de vie à trépas : Grand renfort pour Messieurs les Chats. Que ne sait point ourdir une langue traîtresse Par sa pernicieuse adresse ? Des malheurs qui sont sortis De la boîte de Pandore, Celui qu'à meilleur droit tout l'Univers abhorre, C'est la fourbe, à mon avis. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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A Monseigneur le Dauphin Je chante les Héros dont Esope est le Père, Troupe de qui l'Histoire, encor que mensongère, Contient des vérités qui servent de leçons. Tout parle en mon Ouvrage, et même les Poissons : Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes. Je me sers d'Animaux pour instruire les Hommes. Illustre rejeton d'un Prince aimé des cieux, Sur qui le monde entier a maintenant les yeux, Et qui, faisant fléchir les plus superbes Têtes, Comptera désormais ses jours par ses conquêtes, Quelque autre te dira d'une plus forte voix Les faits de tes Aïeux et les vertus des Rois. Je vais t'entretenir de moindres Aventures, Te tracer en ces vers de légères peintures. Et, si de t'agréer je n'emporte le prix, J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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Élégie aux Nymphes de Vaux Pour M. Fouquet Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes ; Pleurez, Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes, Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors Dont les regards de Flore ont embelli ses bords On ne blâmera point vos larmes innocentes ; Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes : Chacun attend de vous ce devoir généreux ; Les Destins sont contents : Oronte est malheureux. Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines, Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines, Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels. Hélas ! qu'il est déchu de ce bonheur suprême ! Que vous le trouveriez différent de lui-même ! Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis, Hôtes infortunés de sa triste demeure, En des gouffres de maux le plongent à toute heure. Voici le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité ! Dans les palais des rois cette plainte est commune, On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune, Ses trompeuses faveurs, ses appâts inconstants ; Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps. Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, Il est bien malaisé de régler ses désirs ; Le plus sage s'endort sur la foi des Zéphyrs. Jamais un favori ne borne sa carrière ; Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière ; Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit. Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte Ne suffisaient-ils pas, sans la perte d'Oronte ? Ah ! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs, Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge ! Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la Cour : Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre, et du silence, Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens ; Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens. Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle. Vous, dont il a rendu la demeure si belle, Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appâts, Si le long de vos bords Louis porte ses pas, Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage. Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ; Du titre de clément rendez-le ambitieux : C'est par là que les rois sont semblables aux dieux. Du magnanime Henri qu'il contemple la vie : Dès qu'il put se venger il en perdit l'envie. Inspirez à Louis cette même douceur : La plus belle victoire est de vaincre son coeur. Oronte est à présent un objet de clémence ; S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance, Il est assez puni par son sort rigoureux ; Et c'est être innocent que d'être malheureux. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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Contre ceux qui ont le goût difficile Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope Les dons qu'à ses Amants cette Muse a promis, Je les consacrerais aux mensonges d'Esope : Le mensonge et les vers de tout temps sont amis. Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse Que de savoir orner toutes ces fictions. On peut donner du lustre à leurs inventions ; On le peut, je l'essaie ; un plus savant le fasse. Cependant jusqu'ici d'un langage nouveau J'ai fait parler le Loup et répondre l'Agneau. J'ai passé plus avant : les Arbres et les Plantes Sont devenus chez moi créatures parlantes. Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ? "Vraiment, me diront nos Critiques, Vous parlez magnifiquement De cinq ou six contes d'enfant. - Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques Et d'un style plus haut ? En voici : "Les Troyens, "Après dix ans de guerre autour de leurs murailles, "Avaient lassé les Grecs, qui par mille moyens, "Par mille assauts, par cent batailles, "N'avaient pu mettre à bout cette fière Cité, "Quand un cheval de bois, par Minerve inventé, "D'un rare et nouvel artifice, "Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse, "Le vaillant Diomède, Ajax l'impétueux, "Que ce Colosse monstrueux "Avec leurs escadrons devait porter dans Troie, "Livrant à leur fureur ses Dieux mêmes en proie : "Stratagème inouï, qui des fabricateurs "Paya la constance et la peine. " - C'est assez, me dira quelqu'un de nos Auteurs : La période est longue, il faut reprendre haleine ; Et puis votre Cheval de bois, Vos Héros avec leurs Phalanges, Ce sont des contes plus étranges Qu'un Renard qui cajole un Corbeau sur sa voix : De plus, il vous sied mal d'écrire en si haut style. - Eh bien ! baissons d'un ton. "La jalouse Amarylle "Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins "N'avoir que ses Moutons et son Chien pour témoins. "Tircis, qui l'aperçut, se glisse entre des saules ; "Il entend la bergère adressant ces paroles "Au doux Zéphire, et le priant "De les porter à son Amant. - Je vous arrête à cette rime, Dira mon censeur à l'instant ; Je ne la tiens pas légitime, Ni d'une assez grande vertu : Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte. - Maudit censeur, te tairas-tu ? Ne saurais-je achever mon conte ? C'est un dessein très dangereux Que d'entreprendre de te plaire. " Les délicats sont malheureux : Rien ne saurait les satisfaire. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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L'Aigle et l'Escarbot L'Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin, Qui droit à son terrier s'enfuyait au plus vite. Le trou de l'Escarbot se rencontre en chemin. Je laisse à penser si ce gîte Etait sûr ; mais ou mieux ? Jean Lapin s'y blottit. L'Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile, L'Escarbot intercède, et dit : "Princesse des Oiseaux, il vous est fort facile D'enlever malgré moi ce pauvre malheureux ; Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ; Et puisque Jean Lapin vous demande la vie, Donnez-la-lui, de grâce, ou l'ôtez à tous deux : C'est mon voisin, c'est mon compère. " L'oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot, Choque de l'aile l'Escarbot, L'étourdit, l'oblige à se taire, Enlève Jean Lapin. L' Escarbot indigné Vole au nid de l'oiseau, fracasse, en son absence, Ses oeufs, ses tendres oeufs, sa plus douce espérance : Pas un seul ne fut épargné. L'Aigle étant de retour, et voyant ce ménage, Remplit le ciel de cris ; et pour comble de rage, Ne sait sur qui venger le tort qu'elle a souffert. Elle gémit en vain : sa plainte au vent se perd. Il fallut pour cet an vivre en mère affligée. L'an suivant, elle mit son nid plus haut. L'Escarbot prend son temps, fait faire aux oeufs le saut : La mort de Jean Lapin derechef est vengée. Ce second deuil fut tel, que l'écho de ces bois N'en dormit de plus de six mois. L'Oiseau qui porte Ganymède Du monarque des Dieux enfin implore l'aide, Dépose en son giron ses oeufs, et croit qu'en paix Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts, Jupiter se verra contraint de les défendre : Hardi qui les irait là prendre. Aussi ne les y prit-on pas. Leur ennemi changea de note, Sur la robe du Dieu fit tomber une crotte : Le dieu la secouant jeta les oeufs à bas. Quand l'Aigle sut l'inadvertance, Elle menaça Jupiter D'abandonner sa Cour, d'aller vivre au désert, Avec mainte autre extravagance. Le pauvre Jupiter se tut : Devant son tribunal l'Escarbot comparut, Fit sa plainte, et conta l'affaire. On fit entendre à l'Aigle enfin qu'elle avait tort. Mais les deux ennemis ne voulant point d'accord, Le Monarque des Dieux s'avisa, pour bien faire, De transporter le temps où l'Aigle fait l'amour En une autre saison, quand la race Escarbote Est en quartier d'hiver, et, comme la Marmotte, Se cache et ne voit point le jour. Jean de La Fontaine (1621-1695)
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Pardonne, ô saint Prophete à ma temerité... Pardonne, ô saint Prophete, à ma temerité, Tout autrement que toy j'interprète le songe Du Roy de Babylon. Tu dis la vérité : Et ce que je diray ne sera point mensonge. Ce songe matineux dont le soucy te ronge, O Monarque jaloux de ton authorité Ne peut trouver lumiere en son obscurité Qu'au bois, qui dans le sang de mon Sauveur se plonge. Comme le tien, cet arbre au bleu du Firmament S'esleve du milieu de ce bas Element, L'un et l'autre foisonne en fruit, comme en fueillage. A leurs pieds sous leur ombre ont leurs plus doux hameaux Les hostes de Cybele : et le peuple volage Qui sillonne les airs, niche dans leurs rameaux. Jean de La Ceppède (1550-1623)
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Il s'en alloit prier,... Il s'en alloit prier quand la Parque complice Des Hebrieux, pour desja le traicter rudement, Porte devant les yeux de son entendement, Les outils rigoreux de son prochain supplice. Il voit tout ce que doit employer leur malice : Les cordes, les crachats, le rouge habillement, Les verges, les halliers, l'honny despoüillement, La Croix, et tout le pis qu'il faut qu'il accomplisse. Lors son coeur donne entrée à la grosse vapeur De la noire tristesse, et de la froide peur : (Et cette infirmité provient de sa puissance). Lors découvrant aux siens la douleur qui le mord, Leur dict, ô chers tesmoins de ma divine essence, Mon ame est désormais triste jusqu'à la mort. Jean de La Ceppède (1550-1623)
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Ô royauté tragique! ô vêtement infâme ! Ô royauté tragique ! ô vêtement infâme ! Ô poignant diadème ! ô sceptre rigoureux ! Ô belle et chère tête ! ô l'amour de mon âme ! Ô mon Christ seul fidèle et parfait amoureux ! On vous frappe, ô saint chef, et ces coups douloureux Font que votre couronne en cent lieux vous rentame. Bourreaux, assenez-le d'une tranchante lame, Et versez tout à coup ce pourpre généreux. Faut-il pour une mort qu'il en souffre dix mille ? Hé ! voyez que le sang, qui de son chef distille, Ses prunelles détrempe et rend leur jour affreux. Ce pur sang, ce nectar, profané se mélange À vos sales crachats, dont la sanglante fange Change ce beau visage en celui d'un lépreux. (Sonnet LXVII) Jean de La Ceppède (1550-1623)
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Heureuse fut, Seigneur, cettre troupe choisie Heureuse fut, Seigneur, cettre troupe choisie Qui vous vid à ce coup remonter dans les Cieux, Mais d'un bien plus grand heur est toute ame saisie Qui des yeux de la foy vous voit ore ez hauts lieux. Il vous a pleu, mon Christ, tirer de mes ans vieux Aux loisirs derobez cette humble poësie, Faites qu'à tout esprit elle donne ces yeux, Afin que tout esprit de vous se rassasie. Il faut croire premier : faites que nous croyons Et fideles croyants faites que nous voyons Par la foy dans le ciel vos mains victorieuses. Nous les adorerons icy bas, puis un jour Revivans nous suivrons vos pistes glorieuses, Et vous hommagerons au celeste sejour. Jean de La Ceppède (1550-1623)
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Mais qui vous meut, Seigneur ... Mais qui vous meut, Seigneur, de sortir à cette heure ? De passer ce torrent ? de gravir sur ce mont ? De revoir ce jardin où l'Apostre parjure Conduit mille assassins pour vous faire un affront ? Vous fuites l'autre jour pour ne voir vostre front, Ceint du bandeau Royal : maintenant on conjure De vous assassiner, et vous estes si prompt D'aler pour recevoir une mortele injure. Ô doux-forçant amour, que ton pouvoir est fort Ny l'effroy des tormens, ny l'horreur de la mort Ne peuvent arrester cet amoureux courage. Mon Roy, puis que pour moy vous courez au trespas, Faites que vostre grace à ce coup m'encourage, Et me donne pouvoir de talonner vos pas. Jean de La Ceppède (1550-1623)
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