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Plus ultra L'homme a conquis la terre ardente des lions Et celle des venins et celle des reptiles, Et troublé l'Océan où cinglent les nautiles Du sillage doré des anciens galions. Mais plus loin que la neige et que les tourbillons Du Ström et que l'horreur des Spitzbergs infertiles, Le Pôle bat d'un flot tiède et libre des îles Où nul marin n'a pu hisser ses pavillons. Partons ! Je briserai l'infranchissable glace, Car dans mon corps hardi je porte une âme lasse Du facile renom des conquérants de l'or. J'irai. Je veux monter au dernier promontoire, Et qu'une mer, pour tous silencieuse encor, Caresse mon orgueil d'un murmure de gloire José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Michel-Ange Certe, il était hanté d'un tragique tourment, Alors qu'à la Sixtine et loin de Rome en fêtes, Solitaire, il peignait Sibylles et Prophètes Et, sur le sombre mur, le dernier jugement. Il écoutait en lui pleurer obstinément, Titan que son désir enchaîne aux plus hauts faîtes, La Patrie et l'Amour, la Gloire et leurs défaites ; Il songeait que tout meurt et que le rêve ment. Aussi ces lourds Géants, las de leur force exsangue, Ces Esclaves qu'étreint une infrangible gangue, Comme il les a tordus d'une étrange façon ; Et dans les marbres froids où bout son âme altière, Comme il a fait courir avec un grand frisson La colère d'un Dieu vaincu par la Matière ! José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Marsyas Les pins du bois natal que charmait ton haleine N'ont pas brûlé ta chair, ô malheureux ! Tes os Sont dissous, et ton sang s'écoule avec les eaux Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine. Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène, De son plectre de fer a brisé tes roseaux Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux ; Il ne reste plus rien du chanteur de Célène. Rien qu'un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l'if Auquel on l'a lié pour l'écorcher tout vif. Ô Dieu cruel ! Ô cris ! Voix lamentable et tendre ! Non, vous n'entendrez plus, sous un doigt trop savant, La flûte soupirer aux rives du Méandre... Car la peau du Satyre est le jouet du vent. José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Sur un marbre brisé La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes ; Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain La Vierge qui versait le lait pur et le vin Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes. Aujourd'hui le houblon, le lierre et les viornes Qui s'enroulent autour de ce débris divin, Ignorant s'il fut Pan, Faune, Hermès ou Silvain, A son front mutilé tordent leurs vertes cornes. Vois. L'oblique rayon, le caressant encor, Dans sa face camuse a mis deux orbes d'or ; La vigne folle y rit comme une lèvre rouge ; Et, prestige mobile, un murmure du vent, Les feuilles, l'ombre errante et le soleil qui bouge, De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Nymphée Le quadrige céleste à l'horizon descend, Et, voyant fuir sous lui l'occidentale arène, Le Dieu retient en vain de la quadruple rêne Ses étalons cabrés dans l'or incandescent. Le char plonge. La mer, de son soupir puissant, Emplit le ciel sonore où la pourpre se traîne, Tandis qu'à l'Est d'où vient la grande nuit sereine Silencieusement s'argente le Croissant. Voici l'heure où la Nymphe, au bord des sources fraîches Jette l'arc détendu prés du carquois sans flèches. Tout se tait. Seul, un cerf brame au loin vers les eaux. La lune tiède luit sur la nocturne danse, Et Pan, ralentissant ou pressant la cadence, Rit de voir son haleine animer les roseaux José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Médaille antique L'Etna mûrit toujours la pourpre et l'or du vin Dont l'Érigone antique enivra Théocrite ; Mais celles dont la grâce en ses vers fut écrite, Le poète aujourd'hui les chercherait en vain. Perdant la pureté de son profil divin, Tour à tour Aréthuse esclave et favorite A mêlé dans sa veine où le sang grec s'irrite La fureur sarrasine à l'orgueil angevin. Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s'use. Agrigente n'est plus qu'une ombre, et Syracuse Dort sous le bleu linceul de son ciel indulgent ; Et seul le dur métal que l'amour fit docile Garde encore en sa fleur, aux médailles d'argent, L'immortelle beauté des vierges de Sicile José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Médaille Seigneur de Rimini, Vicaire et Podestà. Son profil d'épervier vit, s'accuse ou recule A la lueur d'airain d'un fauve crépuscule, Dans l'orbe où Matteo de' Pastis l'incrusta. Or, de tous les tyrans qu'un peuple détesta, Nul, comte, marquis, duc, prince ou principicule, Qu'il ait nom Ezzelin, Can, Galéas, Hercule, Ne fut maître si fier que le Malatesta. Celui-ci, le meilleur, ce Sigismond Pandolphe, Mit à sang la Romagne et la Marche et le Golfe, Bâtit un temple, fit l'amour et le chanta ; Et leurs femmes aussi sont rudes et sévères, Car sur le même bronze où sourit Isotta, L'Éléphant triomphal foule des primevères José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Vendange Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes, Des voix claires sonnaient à l'air vibrant du soir Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir, Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes. C'est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes, Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir, La Bacchanale vit la Crétoise s'asseoir Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes. Aujourd'hui, brandissant le thyrse radieux, Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux D'un joug enguirlandé n'étreint plus les panthères ; Mais, fille du soleil, l'Automne enlace encor Du pampre ensanglanté des antiques mystères La noire chevelure et la crinière d'or José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Sphinx Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui, Le roc s'ouvre, repaire où resplendit au centre Par l'éclat des yeux d'or, de la gorge et du ventre, La vierge aux ailes d'aigle et dont nul n'a joui. Et l'Homme s'arrêta sur le seuil, ébloui. - Quelle est l'ombre qui rend plus sombre encor mon antre ? - L'Amour. - Es-tu le Dieu ? Je suis le Héros. - Entre ; Mais tu cherches la mort. L'oses-tu braver ? - Oui. Bellérophon dompta la Chimère farouche. - N'approche pas. - Ma lèvre a fait frémir ta bouche... - Viens donc ! Entre mes bras tes os vont se briser ; Mes ongles dans ta chair... Qu'importe le supplice, Si j'ai conquis la gloire et ravi le baiser ? - Tu triomphes en vain, car tu meurs. - Ô délice !... José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Mer montante Le soleil semble un phare à feux fixes et blancs. Du Raz jusqu'à Penmarc'h la côte entière fume, Et seuls, contre le vent qui rebrousse leur plume, A travers la tempête errent les goëlands. L'une après l'autre, avec de furieux élans, Les lames glauques sous leur crinière d'écume, Dans un tonnerre sourd s'éparpillant en brume, Empanachent au loin les récifs ruisselants. Et j'ai laissé courir le flot de ma pensée, Rêves, espoirs, regrets de force dépensée, Sans qu'il en reste rien qu'un souvenir amer. L'Océan m'a parlé d'une voix fraternelle, Car la même clameur que pousse encor la mer Monte de l'homme aux Dieux, vainement éternelle José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le naufragé Avec la brise en poupe et par un ciel serein, Voyant le Phare fuir à travers la mâture, Il est parti d'Egypte au lever de l'Arcture, Fier de sa nef rapide aux flancs doublés d'airain. Il ne reverra plus le môle Alexandrin. Dans le sable où pas même un chevreau ne pâture La tempête a creusé sa triste sépulture ; Le vent du large y tord quelque arbuste marin. Au pli le plus profond de la mouvante dune, En la nuit sans aurore et sans astre et sans lune, Que le navigateur trouve enfin le repos ! Ô Terre, ô Mer, pitié pour son Ombre anxieuse ! Et sur la rive hellène où sont venus ses os, Soyez-lui, toi, légère, et toi, silencieuse José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le vase L'ivoire est ciselé d'une main fine et telle Que l'on voit les forêts de Colchide et Jason Et Médée aux grands yeux magiques. La Toison Repose, étincelante, au sommet d'une stèle. Auprès d'eux est couché le Nil, source immortelle Des fleuves, et, plus loin, ivres du doux poison, Les Bacchantes, d'un pampre à l'ample frondaison, Enguirlandent le joug des taureaux qu'on dételle. Au-dessous, c'est un choc hurlant de cavaliers ; Puis les héros rentrant morts sur leurs boucliers Et les vieillards plaintifs et les larmes des mères. Enfin, en forme d'anse arrondissant leurs flancs Et posant aux deux bords leurs seins fermes et blancs, Dans le vase sans fond s'abreuvent des Chimères José-Maria de Heredia (1842-1905)
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La sieste Pas un seul bruit d'insecte ou d'abeille en maraude, Tout dort sous les grands bois accablés de soleil Où le feuillage épais tamise un jour pareil Au velours sombre et doux des mousses d'émeraude. Criblant le dôme obscur, Midi splendide y rôde Et, sur mes cils mi-clos alanguis de sommeil, De mille éclairs furtifs forme un réseau vermeil Qui s'allonge et se croise à travers l'ombre chaude. Vers la gaze de feu que trament les rayons, Vole le frêle essaim des riches papillons Qu'enivrent la lumière et le parfum des sèves ; Alors mes doigts tremblants saisissent chaque fil, Et dans les mailles d'or de ce filet subtil, Chasseur harmonieux, j'emprisonne mes rêves José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le vieil orfèvre Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise, Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril, J'ai serti le rubis, la perle et le béryl, Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise. Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise, J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril, Au lieu de Christ en croix et du Saint sur le gril, Ô honte ! Bacchus ivre ou Danaé surprise. J'ai de plus d'un estoc damasquinés le fer Et, pour le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer, Aventuré ma part de l'éternelle Vie. Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir, Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie, Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le lit Qu'il soit encourtiné de brocart ou de serge, Triste comme une tombe ou joyeux comme un nid, C'est là que l'homme naît, se repose et s'unit, Enfant, époux, vieillard, aïeule, femme ou vierge. Funèbre ou nuptial, que l'eau sainte l'asperge Sous le noir crucifix ou le rameau bénit, C'est là que tout commence et là que tout finit, De la première aurore au feu du dernier cierge. Humble, rustique et clos, ou fier du pavillon Triomphalement peint d'or et de vermillon, Qu'il soit de chêne brut, de cyprès ou d'érable ; Heureux qui peut dormir sans peur et sans remords Dans le lit paternel, massif et vénérable, Où tous les siens sont nés aussi bien qu'ils sont morts José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le laboureur Le semoir, la charrue, un joug, des socs luisants, La herse, l'aiguillon et la faulx acérée Qui fauchait en un jour les épis d'une airée, Et la fourche qui tend la gerbe aux paysans ; Ces outils familiers, aujourd'hui trop pesants, Le vieux Parmis les voue à l'immortelle Rhée Par qui le germe éclôt sous la terre sacrée. Pour lui, sa tâche est faite; il a quatre-vingts ans. Prés d'un siècle, au soleil, sans en être plus riche, Il a poussé le coutre au travers de la friche ; Ayant vécu sans joie, il vieillit sans remords. Mais il est las d'avoir tant peiné sur la glèbe Et songe que peut-être il faudra, chez les morts, Labourer des champs d'ombre arrosés par l'Érèbe José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Lupercus Lupercus, du plus loin qu'il me voit : - Cher poète, Ta nouvelle épigramme est du meilleur latin ; Dis, veux-tu, j'enverrai chez toi demain matin, Me prêter les rouleaux de ton oeuvre complète ? - Non. Ton esclave boite, il est vieux, il halète, Mes escaliers sont durs et mon logis lointain ; Ne demeures-tu pas auprès du Palatin ? Atrectus, mon libraire, habite l'Argilète. Sa boutique est au coin du Forum. Il y vend Les volumes des morts et celui du vivant, Virgile et Silius, Pline, Térence ou Phèdre ; Là, sur l'un des rayons, et non certe aux derniers, Poncé, vêtu de pourpre et dans un nid de cèdre, Martial est en vente au prix de cinq deniers José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Les funérailles Vers la Phocide illustre, aux temples que domine La rocheuse Pytho toujours ceinte d'éclairs, Quand les guerriers anciens descendaient aux enfers, La Grèce accompagnait leur image divine. Et leurs Ombres, tandis que la nuit illumine L'Archipel radieux et les golfes déserts, Écoutaient, du sommet des promontoires clairs, Chanter sur leurs tombeaux la mer de Salamine. Et moi je m'éteindrai, vieillard, en un long deuil ; Mon corps sera cloué dans un étroit cercueil Et l'on paîra la terre et le prêtre et les cierges. Et pourtant j'ai rêvé ce destin glorieux De tomber au soleil ainsi que les aïeux, Jeune encore et pleuré des héros et des vierges José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Le cocher Étranger, celui qui, debout au timon d'or, Maîtrise d'une main par leur quadruple rêne Ses chevaux noirs et tient de l'autre un fouet de frêne, Guide un quadrige mieux que le héros Castor. Issu d'un père illustre et plus illustre encor... Mais vers la borne rouge où la course l'entraîne, Il part, semant déjà ses rivaux sur l'arène, Le Libyen hardi cher à l'Autocrator. Dans le cirque ébloui, vers le but et la palme, Sept fois, triomphateur vertigineux et calme, Il a tourné. Salut, fils de Calchas le Bleu ! Et tu vas voir, si l'oeil d'un mortel peut suffire A cette apothéose où fuit un char de feu, La Victoire voler pour rejoindre Porphyre José-Maria de Heredia (1842-1905)
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Les bergers Viens. Le sentier s'enfonce aux gorges du Cyllène. Voici l'antre et la source, et c'est là qu'il se plaît A dormir sur un lit d'herbe et de serpolet A l'ombre du grand pin où chante son haleine. Attache à ce vieux tronc moussu la brebis pleine. Sais-tu qu'avant un mois, avec son agnelet, Elle lui donnera des fromages, du lait ? Les Nymphes fileront un manteau de sa laine. Sois-nous propice, Pan ! ô Chèvre-pied, gardien Des troupeaux que nourrit le mont Arcadien, Je t'invoque... Il entend ! j'ai vu tressaillir l'arbre. Partons. Le soleil plonge au couchant radieux. Le don du pauvre, ami, vaut un autel de marbre, Si d'un coeur simple et pur l'offrande est faite aux Dieux José-Maria de Heredia (1842-1905)
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